À l’opposé de Dividus, vous évoquez ici l’idée de communauté. Vous parlez même de horde, de groupe, de meute. Est-ce le fondement de votre projet ?
Nacim Battou : Je parle de mouvement de société, de micro-révolte, c’est donc une histoire de petits groupes de paroles, de petites associations de quartier. Dans ces endroits-là, des idées naissent, embryonnaires, mais qui nous parlent. Cela me plaisait de parler du groupe comme endroit refuge, comme endroit de pensée, de sécurité, et des rapports qui existent.
Quelle humanité avez-vous envie de nous montrer ? Une humanité désolée, désenchantée parce qu’il n’y a pas beaucoup d’instants de bonheur dans la pièce…
Nacim Battou : Oui, dans le texte d’introduction, je cite les Grecs et je remonte même plus loin quand je dis « ayant perdu poils et griffes » ! J’avais envie de mettre le doigt sur le rituel du théâtre, un rituel humain que je trouve assez étrange qui est celui de se mettre dans une boite noire ou en extérieur pour se regarder les uns les autres. Pourquoi cela a traversé les siècles ? Il y a peut-être un besoin qui nous dépasse de faire communauté, de se coller les uns les autres dans le noir pour regarder dans la même direction et espérer qu’il va se passer quelque chose… Je trouve ça miraculeux que cela ait traversé les siècles et je me dis que les humains, dans tout ce chaos, ont encore la volonté de se réunir, de faire de la musique, de partager des émotions. Je trouve cela étrange et j’adore cette étrangeté ! J’ai envie de montrer cette humanité-là.
La pièce commence, il me semble, comme un rituel païen. Il y a des références aux traditions, au folklore, à la ronde, à la farandole. Avez-vous puisé dans ce vocabulaire ?
Nacim Battou : Tout à fait. J’ai beaucoup travaillé avec les danseurs et certains participent à des bals traditionnels. J’ai eu envie de créer un rituel d’un pays et d’un temps que l’on ne connait pas. Il y a des inspirations mais jamais à l’endroit où on les attend. Je me suis permis de faire des références à des musiques subsahariennes, on entend des flûtes anciennes… mais pour dire que ce rituel est universel. Je voulais que l’on se sente vivant. Et dans ces danses répétitives, ces danses un peu Gnawa, un peu Dabkeh dans la façon de se tenir les mains, je voulais dire que tout existe sous nos yeux. Et poser l’essence des choses : juste une marche, un saut, une ronde…
La pièce est composée de trois parties distinctes tant du point de vue formel, musical que chorégraphique. On est dans des temps différents, presque déséquilibrés. Pourquoi ?
Nacim Battou : J’avais envie d’évoquer mon histoire passée et lire mon histoire présente. Le passé est la première partie, le présent est l’entracte et la dernière le futur. Ce qui permet de structurer une pensée autour de l’idée du groupe. Pour évoquer le futur, j’ai tout de suite parlé d’utopie aux danseurs, je voulais inventer un microcosme vertueux. Cela nous rassurait mais, en même temps, est-ce bien de se rassurer ? Ne faut-il pas nous alerter ? Je voulais montrer quelque chose de beau, en tout cas d’organique, et la voix que l’on entend à la fin, qui pourrait être celle de 2100, nous parle d’aujourd’hui. Elle dit : « à cette époque, être en colère, ce n’était pas à la mode ». L’idée d’être en colère, ce n’est pas de crier, c’est écouter cette colère et se demander ce que l’on en fait ! J’aime l’idée de regarder une utopie en se disant qu’on est en train de la perdre sous nos yeux.
C’est justement le propos de Blossom, cette égalité de valeur humaine…
Sandrine Lescourant : Tout à fait. On voit aussi combien le spectacle permet à des personnes qui parlent des langues différentes de se mettre en lien. Cela raconte beaucoup pour moi dans le monde où l’on a du mal à se connecter quand on est différent. Le risque est là, au niveau de cette mixture entre professionnels et non professionnels, il est aussi dans le fait qu’on les voit et qu’on les comprenne. Certaines personnes m’ont dit, après coup, qu’elles voulaient se lancer dans une carrière artistique, c’est trop beau d’avoir ce genre de pépite. Pour moi, le challenge est aussi d’écrire d’autres corps que ceux dit « savants » avec lesquels je travaille habituellement ; là c’est à chaque fois une remise en jeu parce que je ne sais pas si le défi va être relevé, comment on va partager des affinités dans le mouvement, comment chacun va s’en emparer… Comment chacun peut se sentir libre sans la pression de vouloir faire une performance guindée mais questionner ce que cela veut dire d’être artiste, de faire de la scène, pourquoi on le fait. Cela me remet en question, c’est énergivore mais ça en vaut la peine. Je sais que dans une vie, cette expérience est une chose très forte.
Propos recueillis par Marie Godfrin-Guidicelli