Prélude / Camus est hiphop · interview croisée de Kader Attou et Hosni M'hanna



Une soirée partagée sous le signe du hip hop qui scelle la filiation entre deux générations : la jeune compagnie varoise Par-allèles (Camus, entre misère et soleil), et Kader Attou (Prélude), figure internationale installée à Marseille. Deux spectacles, preuves de la singularité et de la diversité d’un mouvement qui n’en finit pas de nous surprendre.




Avec Hosni M’hanna & Kader Attou


Comment la figure d’Albert Camus s’est imposée dans votre projet de création ?

Hosni M’hanna : Au départ, on a répondu à une commande du festival de Roquebrune-sur-Argens. En faisant des recherches sur sa vie, en écoutant des témoignages, on a découvert un reportage avec Abdel Malik, qu’on a connu dans notre enfance, où il parlait de lui. On s’est rendu compte qu’il était plus qu’un écrivain : un humaniste. Dans nos précédentes pièces, on rendait hommage à Martin Luther King et Gandhi, du coup Albert Camus s’est imposé comme une évidence. Le jour de la représentation, Abdel Malik, la fille et la petite-fille d’Albert Camus étaient présents, nous avons pu échanger avec eux. En l’espace d’une après-midi, notre vie a changé ! On a décidé de créer un spectacle.  


Cette rencontre date de quand ?

Hosni M’hanna : De 2021. On l’a construit par petites séquences… On a évolué dans notre manière de travailler grâce à l’autrice de théâtre Catherine Verlaguet qui nous accompagne dans l’écriture et la manière de poser les tableaux. À la base, on avait créé vingt minutes, aujourd’hui on présente près d’une heure nourrie de nos résidences de travail.


La littérature s’invite mais aussi le théâtre, la vidéo et bien sûr la danse. Quelle place donnez-vous au hip hop, votre esthétique de prédilection ? 

Il a fallu poser des mots et des images pour rendre compte de la personnalité d’Albert Camus, à la fois homme de lettres et homme engagé. Avec la danse hip hop, on peut toucher la jeune génération, le faire connaitre, lui transmettre ses messages, lui faire entendre ses mots qui sont percutants et nous parlent encore aujourd’hui.


Vous partagez cette soirée avec Kader Attou, que représente-t-il pour vous ?

Hosni M’hanna : Quand j’ai commencé à danser en 1999, mon premier stage a été avec Kader Attou ! Puis j’ai vu un de ses spectacles au théâtre de Draguignan qui m’a ouvert l’esprit sur la danse et le monde du spectacle. C’est un exemple et un mentor pour moi, en plus c’est un des premiers chorégraphes hip hop à avoir diriger un CCN !


Kader Attou, qu’avez-vous envie de transmettre à cette jeune génération d’artiste qui vous est reconnaissante ?

Kader Attou : Je voudrais leur transmettre d’abord une confiance profonde : la conviction que ce que vous avez vécu, ce que vous êtes, d’où vous venez, est une force incroyable. J’ai grandi à Saint-Priest, dans une banlieue de Lyon, avec le hip-hop, les arts de la rue, l’écoute de différentes musiques, mais aussi parfois avec le sentiment de ne pas toujours être vu, reconnu. Ces fragments d’enfance, ces écarts entre ce monde et le “monde officiel”, je les ai toujours portés dans mon travail. Hosni Et puis, mon histoire croise celle des frères M’hanna à un moment où je dirigeais un projet au théâtre de Draguignan, autour de l’an 2000, et où j’ai invité de jeunes danseurs à participer à cette aventure, c’était déjà pour moi un acte de passage de témoin. J’aime leur énergie, leur personnalité, de la façon dont il cherche à parler avec leurs corps, à inventer, à être fidèle à leurs influences. Quand je vois aujourd’hui le chemin parcouru, je suis heureux de constater que ce lien, cette filiation, ne se perd pas : il se transforme, s’amplifie. Enfin, une chose très importante pour moi, la curiosité des rencontres !  Rencontrer d’autres esthétiques, d’autres générations, d’autres territoires. Le désir de pousser le hip-hop au-delà de ce qu’on attend, de ce qu’on croit possible, de ce qu’on nous a dit. Je veux qu’ils osent, qu’ils expérimentent, qu’ils ne se contentent pas de reproduire, mais qu’ils inventent leur voix.


Dans Prélude, vous citez Albert Camus, c’est un deuxième point commun avec le hip hop. Ça vous étonne ?

Kader Attou : Non, ça ne m’étonne pas du tout. En fait, je trouve que Camus et le hip hop partagent beaucoup de terreaux communs, même si les langages sont différents. Camus, humaniste engagé, porté par des questions comme la condition humaine, la justice, la souffrance, la révolte, la misère, la dignité : ce sont des préoccupations que l’on retrouve dans les quartiers, dans les vies de beaucoup de jeunes, dans le hip hop. Le hip hop naît aussi de résistances, d’injustices, de marges. Quand je travaille sur Prélude, je pense au souffle, à ce qu’est vivre, respirer, lutter encore, résister. Camus, c’est une figure qui parle encore aujourd’hui, qui questionne. Le fait de citer Camus permet de donner un autre niveau littéraire, philosophique à la pièce, mais aussi de mettre des mots forts, des repères, des idées. Donc oui, je pense que ce sont des points communs très naturels : le besoin de parler vrai, le besoin de poser des questions, d’interroger le monde, d’être dans une danse qui ne se contente pas du beau, mais qui interroge, qui blesse parfois, qui soigne aussi.


Propos recueillis par Marie Godfrin-Guidicelli