Contre-nature · interview de Rachid Ouramdane



Rachid Ouramdane évoque l’absence, la disparition, dans un corps à corps de haute voltige entre dix danseurs aériens tout en puissance et en délicatesse. Hymne à la vie et éloge de la fraternité, Contre-nature entremêle intimement la danse et l’acrobatie. Et défie la gravité.




Avec Rachid Ouramdane, chorégraphe directeur du Théâtre National de Chaillot


Votre création évoque la vulnérabilité de l’homme, « sa fragilité et ses failles » pour vous citer. Est-ce vous qui allez contre nature en l’exposant ainsi sur scène ou l’homme qui livre un vain combat ?

Rachid Ouramdane : Je crois pouvoir dire que dans la plupart de mes spectacles, il y a en creux cette attention à la vulnérabilité des êtres, que ce soit dans des contextes politiques ou sociaux. Comme dans Témoins ordinaires qui s’attachait à des personnes victimes d’actes de barbarie, dans Franchir la nuit avec des mineurs isolés ou encore dans TORDRE avec Lora Judokaite dont on sait que sa giration lui vient d’un trouble du comportement qu’elle a sublimé. Il y a toujours cette façon de faire face à nos fragilités et, plutôt que de les subir, de les transformer. C’est le point de départ de Contre-Nature.

En tant qu’artiste, chaque spectacle est une avancée de ce que j’ai compris du travail d’avant et, en même temps, chacun est habité et façonné par les gens que je rencontre, les sujets de société, la vie que je vis. Souvent les points de départ étaient la colère face à ce qu’il se passait dans la société ! Là, cela faisait un moment que je réfléchissais sur la façon dont on avance dans la vie quand on est fait de gens disparus. Il y a quelque chose d’un peu autobiographique dans ce spectacle. D’ailleurs, il y a le spectre d’un enfant qui jaillit, apparait et disparait, dont on ne sait pas bien s’il continue à être dans le monde des interprètes ou s’il est là comme un mirage. C’est très lié à la mort de mon jeune frère. C’est ce qui m’a amené à appeler cette pièce Contre-Nature. Même si la mort fait partie du déroulement de la vie, il y a toujours cette difficulté à l’accepter, et particulièrement quand les choses ne se font par dans l’ordre « naturel », quand les enfants partent avant les anciens. Je dis souvent que la mort n’est pas le lot des morts mais des vivants.


Les dix interprètes forment une communauté soudée de danseurs et d’acrobates. Comment avez-vous obtenu cette alchimie d’un point de vue formel ?

Rachid Ouramdane : Les artistes nous montrent combien ils sont là les uns pour les autres, que s’ils n’étaient pas là au bon moment et au bon endroit combien la chose serait tragique. Voir ces chorégraphiques aériennes, c’est sentir que tout est interdépendant. Cela nous raconte combien on est fragile quand on n’a pas le soutien des autres, quand on fait des choses sans être accompagné. Tout cela est dit dans les corps : il y a des séquences où une personne danse seule, d’abord on ne comprend pas ses gestes, puis quand les autres s’invitent, on se rend compte que son corps correspondait parfaitement au contact qu’elle avait avec eux. Il y a des façons de montrer comment on garde en nous ce que sont les autres. On assiste à quelque chose de particulier dans ce spectacle qui est le parfait alliage entre l’acrobatie et la danse. Je trouve que l’on atteint quelque chose de singulier par rapport à Corps extrêmes ou Möbius. Ici j’ai réussi à chorégraphier de l’acrobatie, à mettre en scène le mouvement acrobatique. Il a fallu du temps et de l’expérience pour que les danseurs deviennent un peu acrobates et inversement. Il y a cinq ans en arrière je n’aurais pas pu faire ce spectacle.


Cela s’appuie sur une vraie connivence…

Rachid Ouramdane : Oui, une connivence du geste. Quand on pratique cette façon de bouger, en danse on parle de corps à corps et de danse contact - les circassiens parlent du « main à main » -, il y a un savoir-faire technique. Mais il y a surtout un travail mental à réaliser sur la confiance, un dépassement de soi au-delà de ce que l’on a appris ou que l’on sait faire. Ce n’est ni la course à la virtuosité ni la course à la performance, c’est l’attention portée aux autres. Ce qui nous renvoie à la vulnérabilité… C’est ce qui se joue dans Contre-Nature et que le public reçoit.


En 2024, le Pavillon Noir consacrait une soirée à deux soli, Etsi et Variation(s) autour de la giration et du mouvement hypnotique. Contre-Nature s’inscrit-elle dans cette écriture ?

Rachid Ouramdane : Ce sont des approches différentes du mouvement. Dans Variation(s), il y a un art de la modulation et de l’infime. J’aime inviter le spectateur à découvrir toutes les couches recélées derrière un geste, une musique. J’aime l’art de la répétition, notamment en musique. Je pense à Fernand Schirren que j’ai eu comme professeur, qui a composé pour Béjart, qui a formé Anne Teresa de Keersmaeker… il disait toujours d’essayer de saisir la différence dans le même. Cet art de la transformation, de la modulation, il est propre à Variation(s) et à la giration de Lora. Dans Contre-Nature, c’est un peu pareil : on voit un collectif qui évolue dans la façon de se porter les uns les autres et qui nous amène vers une sorte de grand mirage que l’on n’est pas vraiment sûr d’avoir vu. On laisse le spectateur sur cette célébration de la nécessaire attention aux autres.


Est-ce que l’on arrive à travailler sur l’infime, le détail, l’indicible quand on est dans un mouvement collectif ?

Rachid Ouramdane : En fait, cela se focalise sur le fait de partager le toucher, le contact ; ce qui peut parfois créer une surprise chez le spectateur qui voit d’abord une chose graphique, virtuose, des corps en l’air… Je souligne beaucoup la délicatesse du mouvement alors qu’ils pourraient faire des choses plus complexes, mais ce serait prendre le risque de saturer les synapses, la sensibilité, les yeux. On l’amène à regarder le contact, l’infiniment petit. On dit souvent que la danse est l’art de chorégraphier les corps, moi j’aime dire que c’est aussi l’art de regarder l’espace qui se transforme entre les corps. Au-delà de leur énergie et de leur dépense physique, les danseurs acrobates doivent être extrêmement délicats, et le spectateur ressent toute cette finesse. 


Propos recueillis par Marie Godfrin-Guidicelli