En véritable chef d’orchestre, Sandrine Lescourant fait du mouvement collectif un enjeu majeur de sa création écrite comme une partition ouverte à l’improvisation. Un défi humain et chorégraphique chaque fois renouvelé placé sous le signe de la rencontre, où chaque participant se révèle à lui-même.
Depuis dix ans votre compagnie impose sa singularité et sa démarche particulière. Vous pouvez nous en dire plus…
Sandrine Lescourant : La première chose qui me vient à l’esprit est le mot famille car c’est une compagnie qui est basée sur des rencontres, la plupart des danseurs que j’ai rencontrés sont issus de la culture hip hop, underground ou de la danse contemporaine. Dans Blossom, il y a aussi des chanteurs et des musiciens. Le mot métissage aussi, une envie d’être un trait d’union entre plusieurs disciplines et plusieurs publics, de créer des passerelles. Le mot Kilaï justement signifie « sourcil », et les sourcils, c’est ce qui permet de lire dans un regard les premiers mouvements qui trahissent les émotions.
Pour cette création à Draguignan, vous faites appel à des amateurs. Quel protocole mettez-vous en place ?
Sandrine Lescourant : D’abord, on est en contact avec le théâtre qui, grâce à ses connexions sur le territoire, se met en lien avec des groupes hétérogènes. L’idée est de mêler des publics de différents horizons, différentes cultures, différents âges pour favoriser des rencontres qui ne se feraient pas forcément partout. Une fois le groupe constitué, on organise une première rencontre qui nous permet d’échanger. Tant que tout le monde ne connait pas le prénom des autres, on ne démarre pas les répétitions ! Ensuite, on peut se lancer et travailler sur la notion de groupe, sur leur rapport ou leurs obstacles vis-à-vis de la danse et de la voix. Puis vient le temps des répétitions.
Quelles sont les indications données aux artistes et au groupe ?
Sandrine Lescourant : La pièce étant poreuse, l’idée est de donner à chacun sa pleine valeur, de permettre à chacun de s’emparer de la scène avec son corps et sa voix pour l’exprimer. On passe par beaucoup d’exercices autour du mouvement et de la voix car on a une coach vocale et des musiciens avec nous. Artiste ou amateur, chacun doit trouver sa place : il nous est arrivé en prison qu’une personne ne se sente pas du tout de danser mais qui s’est retrouvée à faire des top sonores dans le spectacle car elle avait une belle oreille. On essaye d’éveiller chez eux leur rapport au fait de danser ensemble, de se regarder dans les yeux pendant longtemps, de se mettre en mouvement à partir de ce qui se passe en eux. Pour moi, c’est dans la connexion que la danse se crée. Les premiers ateliers sont dédiés à la connexion du groupe et, quand on sent que l’on est assez solide, qu’on forme un seul corps, on commence à rentrer dans les matières de la pièce, à découvrir le séquençage. Le fil rouge est un témoignage par le son et la danse de cette traversée.
Avez-vous à l’avance un objectif particulier à atteindre ou plutôt une ligne de flottaison qui vous appartient et autour de laquelle vous pouvez aller et venir ?
Sandrine Lescourant : Il y a une ossature qui permet au groupe d’être solide, cadré, pour qu’il ne se sente pas perdu. La manière dont il va s’en emparer change littéralement le spectacle selon sa sensibilité et sa vibration. Le fait aussi qu’il y ait des parties musicales enregistrées et d’autres en live change le spectacle. Je pense à un tableau où il est question d’aller chercher sa liberté et comment le corps peut réellement se libérer, jusqu’où il peut aller dans l’effort et dans l’ouverture. Ça, par exemple, n’est pas « timé » car tant que le groupe sent qu’il peut aller plus loin, le tableau lui appartient. Il peut durer selon ce qu’il va donner, et d’une soirée à l’autre, il est différent. En effet, il y a dans le spectacle des lignes mouvantes et d’autres structurées.
Comme chaque création se construit avec des groupes différents, avez-vous les sentiment en tant que chorégraphe de vous mettre en danger ?
Sandrine Lescourant : Oui, absolument. Il m’est arrivé d’avoir des publics moins avertis que d’autres par rapport à la scène et de travailler, par exemple, avec des personnes plus ou moins aptes, ou réactives, qui se sont emparées du projet seulement à la neuvième séance. D’autres, qu’il a fallu aller chercher jusqu’au jour du spectacle et qui se sont transformées le jour « J » ! D’autres corps ne se libèrent pas tout de suite… Il faut donc que j’accepte que « le bébé » leur appartienne, que c’est la magie d’être ensemble, de savoir se relier et s’abandonner qui va faire - ou pas - le succès.
C’est le risque normal ?
Sandrine Lescourant : Exactement. Il y aussi le fait que beaucoup de choses se passent en chemin au-delà même de la performance. Avec cinq interprètes pointus sur scène, le risque est de trop les voir et de croire qu’ils sont seulement accompagnés par des amateurs. En général, on nous renvoie le fait de ne plus savoir qui est qui. Il nous est arrivé en prison que même les surveillants ne sachent plus qui ils devaient ramener en cellule ! Cela veut bien dire ce que je défends : à savoir que tout être humain a une valeur égale.
C’est justement le propos de Blossom, cette égalité de valeur humaine…
Sandrine Lescourant : Tout à fait. On voit aussi combien le spectacle permet à des personnes qui parlent des langues différentes de se mettre en lien. Cela raconte beaucoup pour moi dans le monde où l’on a du mal à se connecter quand on est différent. Le risque est là, au niveau de cette mixture entre professionnels et non professionnels, il est aussi dans le fait qu’on les voit et qu’on les comprenne. Certaines personnes m’ont dit, après coup, qu’elles voulaient se lancer dans une carrière artistique, c’est trop beau d’avoir ce genre de pépite. Pour moi, le challenge est aussi d’écrire d’autres corps que ceux dit « savants » avec lesquels je travaille habituellement ; là c’est à chaque fois une remise en jeu parce que je ne sais pas si le défi va être relevé, comment on va partager des affinités dans le mouvement, comment chacun va s’en emparer… Comment chacun peut se sentir libre sans la pression de vouloir faire une performance guindée mais questionner ce que cela veut dire d’être artiste, de faire de la scène, pourquoi on le fait. Cela me remet en question, c’est énergivore mais ça en vaut la peine. Je sais que dans une vie, cette expérience est une chose très forte.
Propos recueillis par Marie Godfrin-Guidicelli