C’est une mission quasi impossible de réduire le parcours de Sidi Larbi Cherkaoui sauf à écrire qu’il est aussi flamboyant que foisonnant ! Figure de proue de la scène contemporaine belge, l’artiste flamand-marocain a plus de 50 créations à son actif et une pluie de récompenses… Sa présence à Draguignan est d’ores et déjà un événement exceptionnel.
Danse, théâtre, opéra… rien n’arrête Sidi Larbi Cherkaoui, l’actuel directeur du Ballet du Grand Théâtre de Genève. Sans oublier des disciplines plus populaires comme le cinéma, les comédies musicales et la scène de la musique pop ! Ouverte sur le monde, son œuvre se nourrit au contact des artistes avec lesquels il multiplie les collaborations. La pièce 3S ne déroge pas à la règle et réunit trois danseurs de pays différents (l’Australie, le Japon et la Colombie). Chacun leur tour, ils évoquent à travers leur art, les drames qui ont frappé leur pays d’origine – la déforestation abusive des forêts australiennes par les multinationales, les répercussions sur le corps et dans la terre des catastrophes nucléaires japonaises, et les ravages de la guérilla colombienne, en écho avec la guerre civile en Syrie.
Néanmoins, malgré la présence palpable de ces contextes anxiogènes, ce spectacle est avant tout une célébration de la rage et de la puissance de l’expression artistique. Les danseurs sont accompagnés d’une musique jouée en direct avec les voix métissées d’interprètes venant de Tunisie, d’Italie et du Japon. Le chorégraphe s’exprime sur la pièce : « Je crois que tous les êtres humains sont métissés, portent en eux plusieurs cultures et se transforment durant toute leur vie, au contact d’autres personnes ou d’œuvres d’art. Avec 3S, j’essaie de danser, malgré tout, dans ce monde qui n’est pas très beau. La danse épouse l’obscurité et la lumière. Ça a été un exercice très intéressant de développer ces trois solos, avec ces danseurs venant chacun d’un côté opposé de la planète. La danse est une résistance. Chaque individu doit user de sa faculté aussi petite soit-elle à agir dans le monde pour s’opposer à certaines choses, pour ne pas subir les événements. »
Formé à la prestigieuse école P.A.R.T.S. fondée par Anne Teresa De Keersmaeker, Sidi Larbi Cherkaoui débute sa carrière de chorégraphe en 1999 dans Anonymous Society, une comédie musicale d’Andrew Wale, et réalise ses premières pièces avec le célèbre collectif Les Ballets C. de la B. dirigé par Alain Platel. Sidi Larbi Cherkaoui danse comme il respire et sa présence magnétique imprime la rétine des spectateurs interloqués par sa dextérité physique, l’esthétisme de son écriture, sa présence singulière : ceux qui ont eu la chance de voir dans notre région Foi en 2003, Tempus fugit en 2004, Sutra en 2005, Puz/zle en 2012, Babel 7.16 en 2016 (présenté dans la Cour d’Honneur du Festival d’Avignon), Apocrifu avec le groupe Corse A Filetta s’en souviennent encore !
Les pièces Origine et Play ont été programmées à Théâtres en Dracénie (2009 et 2012). De même pour la fresque épique et multimédia TeZuKa dans laquelle l’artiste donne vie à l’univers du maitre du manga japonais Osamu Tezuka, père d’Astro Boy… Impossible là encore de lister les mille et une créations protéiformes de Sidi Larbi Cherkaoui qui ne cesse de brouiller les pistes, intervenant là où on ne l’attend pas : auprès du L.A. Dance Project de Benjamin Millepied pour lequel il signe Harbor Me, de Joe Wright dont il chorégraphie le film Anna Karénine en 2012. Directeur du Ballet du Grand Théâtre de Genève depuis 2022, il est également artiste associé au Sadler’s Wells de Londres et au Théâtre National de Bretagne de Rennes.
Texte : Marie Godfrin-Guidicelli